Elle se gare, rassemble rapidement ses affaires, les glisse dans son sac et sort d'un pas pressé. Les escaliers avalés quatre à
quatre, elle enfonce la clé dans la serrure et ouvre la porte : ça y est, elle est enfin chez elle… Elle n’a eu qu’une hâte tout au long de la journée : retrouver l’homme qui partage
sa vie depuis 25 ans. Un homme dont le regard ne ment plus. Un homme qui continue à la séduire et à la surprendre ; le parfum provenant de la cuisine lui révèle qu’un dîner somptueux
l’attend ! Le parfum provenant de la cuisine se mêle à l'odeur de bambou qui se dégage du salon. Elle s'approche de la table sur laquelle un somptueux dîner est servit. Bougies
scintillantes, pétales de roses étalés de ci de là. Autant d'années qui se sont suivies mais jamais ressemblées. L'étincelle est toujours intacte, le désir quant à lui est toujours bien
présent. Une fois de plus ce soir, il lui prouve par ce dîner improvisé, et elle va approuver en s’abandonnant à lui : rituel immuable. Elle se dirige vers le salon où les stores sont déjà
baissés ….l’excitation monte en elle comme si c’était la première fois, mais à peine a-t-elle franchit le pas de la porte qu’elle remarque des sous-vêtements gisants sur le sol ;
surprise, elle n’a pas le temps de penser que déjà des gémissements sont venus cogner à ses oreilles. Cogner, oui, car la trahison est là ! Le dîner, les bougies, les pétales de
roses, rien de tout ça n’étaient pour elle. Elle ne pense plus, ne raisonne plus, tout son être crie vengeance, c’est désormais la haine qui la dirige: le retour à la cuisine, le couteau et
finalement ce geste de délivrance au moment même où la lame vient transpercer les flancs de cette garce ! Vengée !!!!
Elle se réveilla en sursaut et reprit ses esprits. « Décidemment cette pause déjeuner est toujours bien trop longue… ». Elle se dit que de toute façon
personne ne l'attendait à la maison, ni son mari, ni un bon dîner aux chandelles. Quand à ce regard rempli de tendresse et d’amour qu’il posait sur elle autrefois, il s’était estompé pour
finalement disparaître avec les années. Elle n'arrivait même pas à se souvenir de la dernière fois où il l'avait regardée. Alors forcément, aujourd’hui il restait l’imagination, le rêve, voir
le cauchemar pour se convaincre qu’il reste encore un espoir mais en vain… Heureusement sa vie de mère avait été plus épanouissante. Hélas sa fille avait quitté le cocon familial depuis bientôt
deux ans pour vivre pleinement sa vie d’étudiante. Elle s’était dit qu’elle pourrait davantage se consacrer à sa vie de femme et reconquérir son mari ; rattraper tout ce temps perdu aux
détours de sentiments plus maternels et enfin donner une seconde vie à leur couple. Hélas son très cher mari ne l’entendait pas ainsi, pire il n’y pensait même pas. Sans doute trop occupé à
faire marcher son entreprise, en attendant c’était elle qu’il faisait marcher. Lui et sa fierté, trop d’amour propre pour avouer que leur mariage était un fiasco. Bien sûr elle avait tenté
plusieurs fois d’aborder le sujet avec lui mais sa réaction avait toujours été la même : il prétendait que tout allait bien, se levait calmement, l’embrassait sur le front et lui glissait
un « je t’aime » comme on dirait « j’aime les chiens ».
« C’est certain, il a quelqu’un d’autre dans sa vie », se disait-elle. « Il a une maîtresse, j’en suis sûre » répétait-elle. Comme dans les films
où la femme soupçonne son mari de la tromper, elle se mit, en pleine nuit, à fouiller dans ses poches : son manteau. Rien. Son pantalon. Rien. Elle alla même jusqu’à fouiller sa sacoche.
Rien. Mais non, son portefeuille était dans sa veste. Tenant l’objet avec fébrilité, elle en retira un préservatif. Ses yeux restèrent fixés quelques secondes sur cette
« étrange découverte ». Elle était dépitée… Il n’y avait donc plus de place pour le doute.
Son sommeil fut très agité le reste de la nuit. Elle se réveilla en sursaut, en sueur et paniquée. Elle se glissa hors du lit en veillant de ne pas réveiller cet
« inconnu » à côté d’elle. Elle se servit un verre d’eau et alla s’asseoir devant la cheminée dont le feu n’était plus qu’un tas de braises. Elle ne put s’empêcher de penser à son
mariage. A cette relation qui elle aussi s’était consumée au fil du temps. Le feu brûlant de la passion des premières années avait fait place à l’indifférence. A part le même toit, ils ne
partageaient plus rien. Ce toit qui abritait jadis beaucoup d’amour, de respect et de désir. Comment les choses avaient-elles pu en arriver là ? La routine ? Les habitudes ? Mais
tous les couples victimes du train-train quotidien n’en viennent pas forcément à avoir une liaison ou à fouiller dans les affaires de leur conjoint. Elle avait la sensation d’un échec cuisant,
d’une route dont l’asphalte s’était brisé, d’un chemin sinueux débouchant sur un gouffre dans lequel elle se sentait plonger, comme aspirée par le vide. Elle s’allongea sur le canapé et laissa
échapper une larme. Une grande fatigue et une immense lassitude l’envahirent.
Dès l’aube, l’image de ce préservatif l’obséda. La peine éprouvée pendant la nuit avait fait place à un sentiment plus pervers, la curiosité de savoir où et quand et
avec qui il s’envoyait en l’air. Etait-ce toujours la même ? Ou bien Monsieur avait-il le luxe d’en changer à chaque fois pour la performance ? A son âge était-il encore à la recherche de
nouvelles sensations ? Ou bien était ce le fameux démon de midi ? Pourquoi midi d’ailleurs ? Il n’y a pas d’heure… L’envie d’en savoir plus s’était transformée en colère.
Comme d’habitude ce matin là, il descendit l’escalier, enfila son manteau, saisit sa sacoche et salua sa femme d’un simple : « A ce soir, bonne
journée. ». Mais à peine avait-il franchi la porte de l’appartement qu’elle prit le téléphone et appela le bureau, demanda à sa collègue de prévenir le patron qu’elle serait absente ce
matin et raccrocha aussitôt. Elle ôta son peignoir. Elle portait un joli tailleur gris perle. Elle saisit rapidement son sac à main et les clefs de sa voiture. Elle se trouvait à présent à
quelques mètres derrière la voiture de son mari. Il n’empruntait pas le chemin habituel pour se rendre au bureau, il roulait dans une toute autre direction. Après quelques dédalles de rues,
elle le vit se dirigeait vers l’Hôtel Royal puis se garer. Par chance, elle pu trouver une place sur l’avenue, face à l’hôtel. Emplacement idéal pour épier ses faits et gestes. Il descendit de
la voiture et s’engouffra dans la porte coulissante de l’hôtel. C’était donc là qu’il s’adonnait à des plaisirs extraconjugaux. Elle ne savait pas si elle devait en rire ou en pleurer. La scène
qui venait de se jouer était pathétique. Elle savait à présent qu’il la trompait. Depuis combien de temps ? « Le démon de midi… tu parles, le démon de 9h30, oui ! » Elle
était triste, découragée, en colère et surtout bien décidée à comprendre et mettre un terme à tout ceci. Elle n’était pas prête à abandonner son mari à d’autres bras que les siens.
Le soir venu, de retour à la maison, elle alla s’asseoir dans le canapé, le regard ailleurs, le regard perdu. Peut-être devrait-elle lui en parler, essayer de crever
l’abcès ? Sans doute n’était-ce qu’une passade ? Elle allait pouvoir lui poser la question. Mais à peine avait-elle eu le temps de se lever qu’il avait filé à l’étage lançant à pleine
voix : « Dîne sans moi ce soir, j’ai une réunion de travail, je rentrerai tard ». « Encore », susurra-t-elle. C’était déjà la troisième depuis deux semaines. Une fois
son mari reparti, elle s’empressa de contacter Michel, un ami de la famille et accessoirement un des responsables de la société de son mari Philippe, susceptible lui aussi d’être à cette
réunion de travail.
- Allô Michel ? Bonsoir,
excuse-moi de te déranger.
- Tu ne me déranges pas, on vient
de finir de dîner.
- Ah bon ? Mais vous n’avez
pas une réunion ce soir avec Philippe ?
- Quelle réunion ?
- Ah non mince j’ai du me tromper
de jour.
Elle riait jaune, tentant de faire illusion.
Monique va bien ?
- Très bien, merci. Tu veux que
je te la passe ?
- Oh non, ne la dérange
pas ! Je la rappellerai demain… Bon, je vais te laisser. Bonne fin de soirée.
- Merci, de même.
Son sang se mit à bouillir, des vagues de chaleur l’envahirent brusquement. Il s’était bien foutu d’elle avec ses réunions de travail. Non seulement il la laissait
seule mais en plus c’était pour aller en retrouver une autre. Elle n’était plus habitée par la peine mais par un sentiment de vengeance, de revanche sur cet homme qui lui mentait sans doute
depuis des mois, qui vivait une autre vie que celle dont elle faisait partie. Le poignard qui lui avait enfoncé dans le dos, elle avait bien l’intention de le retirer sans douleur apparente et
de le transpercer sournoisement à son tour sans remords. C’était peut-être le moment de reprendre le dessus sur sa vie de femme. Elle était encore désirable bien que plus désirée par son mari.
Après tout pourquoi pas ? Bien sûr elle avait pensé l’espace d’une seconde au divorce, mais à quoi bon se diviser les meubles, remplir des papiers interminables ? Et comment
expliquer à sa fille que son père couche avec une autre, que le cliché du mari qui s’envoie en l’air pendant ses heures de bureau n’en est plus un ? Elle était prête elle aussi à avoir une
relation extraconjugale. À ceux qui l’accuseraient d’adultère, elle répondrait : « Je sauve mon mariage en dépit des apparences, et par la même occasion je redécouvre la signification
du mot plaisir ! ».
Deux semaines s’étaient écoulées depuis. Elle avait rencontré un homme très charmant, un peu plus âgé, avec qui elle avait fait renaître le désir, ce désir qui
dormait au fond d’elle depuis trop longtemps. Malheureusement, il mit un terme à leur relation sans lui donner d’explications valables. Elle n’avait pas cherché à en avoir non plus. A quoi bon
perdre du temps avec un homme qui n’en a pas à lui accorder. Elle avait mûrement réfléchi à une autre manière de satisfaire ses envies qui lui éviterait d’être déçue une nouvelle fois :
recourir au service d’un escort-boy, pas d’engagement, une manière de renouer l’esprit libre avec le plaisir du corps.
Une semaine plus tard, le Jour J était arrivé. L’heure H également. Elle se rendit à l’hôtel comme convenu, la peur au ventre. Ca faisait bien longtemps qu’elle
n’avait pas ressenti ce mélange de stress et d’excitation. Elle arriva dans le hall et se dirigea vers la réception. Elle donna son nom et le réceptionniste lui indiqua le numéro de la chambre.
« Chambre 253 ». Elle y pénétra, un foulard de satin noir reposait sur l’oreiller. Elle comprit rapidement ce qu’elle devait en faire. Elle avait toujours aimé être surprise
contrairement à son mari qui avait toujours aimé les choses calculées, programmées à l’avance. Le mot imprévu ne faisait pas parti de son vocabulaire. Il répétait sans
cesse : « Quand on gère une entreprise, l’imprévu n’existe pas et ne doit pas exister ! ». Elle était maintenant prête à attendre son amant. Brusquement le verrou
retentit et il entra sans un bruit. Les moindres gestes semblaient se faire au ralenti comme lorsque l’on veut savourer chaque instant, que le premier désir est celui de suspendre le temps.
Elle sentait ce parfum qu’elle aimait tant dans l’obscurité de la pièce. Il posa ses mains sur ses épaules, des mains puissantes. Il lui glissa quelques mots à l’oreille. Quant à elle, elle ne
prononça qu’un seul mot… « Philippe ? ».